La Clef: le combat pour faire vivre le cinéma radical à Paris

Un collectif de travailleurs du monde du cinéma, de squatters, de cinéphiles et de riverains se bat pour sauver le dernier cinéma associatif de Paris. Par Laetitia Bouhelier

July 6, 2022 · 10 min read

A man wearing a face mask speaks into a microphoneCredit: Claire-Emmanuelle Blot

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C’est au cœur de Paris que se trouve La Clef : un cinéma où, depuis les années 1970, on pouvait voir des films peu distribués, à des prix abordables. En 2019, quand l’existence du cinéma était menacée, un collectif s’est formé pour l’occuper. Les membres de ce collectif se sont battus pour que le dernier cinéma associatif de Paris reste ouvert, pour qu’il garde une programmation indépendante, riche et diverse, et des prix accessibles à tous. 

Dès ses débuts, La Clef fut un cinéma engagé. Lorsqu’il ouvre ses portes en 1973, son propriétaire, Claude Frank-Forter, y projette régulièrement des films de jeunes auteurs, y embauche des étudiants pour travailler à la réception, et maintient les séances à des tarifs bon marché.

En 1981, une récession frappe les cinémas en France, obligeant Frank-Forter à vendre La Clef. Le comité d’entreprise de la banque Caisse d’Epargne rachète le cinéma, et transforme une des salles de projection en centre culturel, laissant les deux autres salles à disposition à des associations de cinéma. L’une d’entre elles, Images d’Ailleurs, créée par le cinéaste togolais Sanvi Panou, est dédiée à la promotion des œuvres de cinéastes noirs et sous-représentés.


Jusqu’aux années 2010, Images d’Ailleurs projette à La Clef des films des cinémas africain, arabe et sud-américain,rarement visibles dans les circuits de distribution classiques. Cette période va forger l’identité culturelle de La Clef.

En 2015, le cinéma est menacé quand la Caisse d’Epargne annonce qu’elle met en vente les locaux pour 1,5 million d’euros. La Clef ferme donc ses portes en 2018, fermeture qui s’annonçait comme définitive. 

L’Occupation du cinema 

Un collectif de travailleurs de l’industrie du cinéma, de squatters, de cinéphiles, d’étudiants et de riverains se réunit quelques mois plus tard : ils décident de prendre les choses en main, d’occuper le cinéma et de rouvrir immédiatement ses portes. Dès le premier jour, ils rendent donc le cinéma à son public, avec une projection d’Attica.

En choisissant un film qui traite d’un soulèvement historique (l’émeute de la prison d’Attica) le collectif qui occupe La Clef fonde son identité radicale. Tout le monde peut participer à la programmation : chaque soir quelqu’un choisit un film, le présente au public avant la séance, et explique son désir de le partager. Régulièrement, on y invite les cinéastes ou les membres de l’équipe à discuter du film avec le public après la projection. En accord avec l’héritage de La Clef, on y diffuse du cinéma d’auteur et/ou étranger peu distribué ailleurs, souvent celui de jeunes cinéastes.

Le combat politique du collectif occupant La Clef ne se limite cependant pas à cette programmation : le reste de leurs démarches témoigne du même engagement. 

Il met par exemple en place un système de billets à prix libre. Pendant l’occupation, le cinéma redevient ainsi un lieu accessible au plus grand nombre où l’on peut voir des films indépendants, mais aussi un lieu d’organisation pour les travailleurs luttant pour leurs droits. Les manifestants de l’Opéra de Paris s’y sont par exemple retrouvés pour organiser leur célèbre action du Lac des Cygnes de 2019.

L’occupation prend également une tournure pédagogique : occupants et visiteurs peuvent y apprendre à gérer un cinéma (d’un point de vue financier, logistique ou technique), se former aux techniques de projection des films et même à la réalisation : au bout de quelques mois, le collectif lance en effet le Studio 34, un programme de résidence pour aider les jeunes cinéastes à produire des courts métrages. 

Lors du premier confinement, des projections en plein air sont organisées sur l’un des murs extérieurs, ce qui attire l’attention des médias, et fait de La Clef un symbole du monde de la culture en résistance. 

Pendant ce temps, une bataille juridique fait rage : le propriétaire des lieux veut mettre fin à l’occupation. Après un premier procès perdu, les militant.es gagnent en appel à l’automne 2020, un an après leur entrée dans les lieux. L’amende qui leur avait été donnée est levée. Le juge leur donne six mois pour trouver avec l’aide des pouvoirs publics une solution de long terme pour maintenir le cinéma ouvert. 

Peu à peu, le collectif reçoit un soutien considérable de la part des nombreux spectateurs de La Clef, mais aussi du monde du cinéma en général. Syndicats, associations et célébrités manifestent leur soutien à l’occupation, et reconnaissent la nécessité de sauver le dernier cinéma de Paris géré par des cinéphiles, pour le public et non pour le profit.

A woman sits on a stage speaking into a microphoneCredit: Claire-Emmanuelle Blot

Le monde de la culture menacé 

L’attention médiatique générée attire sans surprise un premier acheteur potentiel pour le cinéma toujours à vendre : le groupe SOS, qui établit rapidement un dialogue avec le collectif, affirmant vouloir sauver La Clef

Les occupants sont cependant rapidement mis en garde contre SOS. Avec un chiffre d’affaires annuel d’un milliard d’euros, le groupe SOS est un “social business” dirigé par un petit conseil parisien de seulement 11 personnes. Il a été fondé (et est toujours dirigé aujourd’hui) par Jean-Marc Borello, membre important de La République en Marche, et ami du président Macron. 

SOS rachète des organisations et des associations dans des domaines divers (médical, social, éducatif, culturel, etc.), généralement à la frontière entre les secteurs privé et public. Leur modèle consiste à transformer ces organisations en structures à but lucratif, n’hésitant pas à remplacer les postes existants par des emplois plus précaires. Pour couronner le tout, le contrat de vente ne comporte aucun engagement de la part du groupe SOS à maintenir le cinéma ouvert ; mais le collectif refuse de laisser La Clef connaître ce sort.

Two women speak into microphones at a protestCredit: Claire-Emmanuelle Blot

L’avenir de La Clef 

Afin d’assurer son avenir, le collectif décide de tenter de racheter le cinéma grâce à la mise en place d’un fond de dotation (un outil précédemment utilisé pour la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, par exemple). A l’aide d’un projet chiffré, leur équipe de bénévoles déterminés espère pouvoir garder La Clef ouverte sans compromettre ce qu’ils ont accompli jusqu’à présent. Cela permettrait également que le bâtiment lui-même ne soit plus à la merci des promoteurs, mais devienne un bien commun.

Bien que les occupant.es aient été expulsés le matin du 1er mars 2022, il y a bon espoir pour que La Clef rouvre un jour ses portes, ainsi que pour la pérennité des nombreux projets qui ont fleuri pendant son occupation. En effet, le jour de l’expulsion, le groupe SOS a annoncé qu’il se retirait de la vente. Le propriétaire des lieux a ensuite (et pour la première fois) accepté de rencontrer le collectif et d’écouter leur proposition de racheter le cinéma.

La Clef a prouvé que les espaces culturels accessibles à tous ne sont pas soumis au destin funeste d’être soit repoussés hors des centres-villes, soit transformés en structures à but lucratif. 

Le cinéma n’est pas fatalement centré autour du profit, imaginer différentes manières de projeter ou de produire des films peut au contraire être l’occasion d‘ouvrir la voie à plus de liberté créative et de solidarité. 

Pour en savoir plus sur le fonds de dotation de La Clef et faire un don, cliquez ici.

Merci à Thomas et Chloé pour leur précieux récit de leur expérience à La Clef.

Laetitia Bouhelier est une cinéaste et militante résidant à Paris.


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